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Aux États-Unis, les prediction markets — ou marchés prédictifs — reposent sur une idée très simple : acheter et vendre des contrats liés à la probabilité d’un événement futur. Donald Trump sera-t-il élu ? La Fed baissera-t-elle ses taux ? Tel film remportera-t-il l’Oscar ? Telle équipe ira-t-elle en finale ? Si la probabilité perçue monte, le prix du contrat monte. Si elle baisse, le prix baisse. Ce ne sont donc pas seulement des paris au sens classique. Ce sont des marchés où l’on transforme une opinion sur le futur en signal de prix, en temps réel. Et c’est précisément pour cela qu’ils sont en train de changer de catégorie.
Car le sujet n’est plus marginal. Il devient institutionnel. Kalshi a levé 185 millions de dollars à une valorisation de 2 milliards en juin 2025, puis 1 milliard à 11 milliards dès décembre 2025. Polymarket, de son côté, a franchi un seuil décisif quand Intercontinental Exchange, Inc. (ICE), maison mère du New York Stock Exchange (NYSE), a annoncé un investissement pouvant aller jusqu’à 2 milliards de dollars sur une valorisation pré-money d’environ 8 milliards. Ce partenariat ne porte pas seulement sur le capital : ICE devient aussi distributeur mondial des données de Polymarket auprès des investisseurs institutionnels. C’est le point clé. Quand l’opérateur du NYSE n’achète pas seulement une participation, mais aussi un droit de distribution de la donnée, il envoie un message limpide : la valeur de ces plateformes ne réside pas uniquement dans les mises, mais dans l’information qu’elles produisent.
Le plus spectaculaire, pourtant, n’est pas la valorisation. C’est la vitesse d’adoption. En février 2026, Kalshi a atteint 10,4 milliards de dollars de volume mensuel, un record, avec une activité toujours très élevée début mars. Le basket universitaire masculin a représenté à lui seul 2,27 milliards de dollars de volume sur le mois. Barron’s indique par ailleurs que 80 % à 89 % des revenus de Kalshi dépendent désormais des contrats sportifs. Le marché a donc trouvé son moteur de massification : le sport. Fréquence, émotion, répétition, réflexe mobile, liquidité. Une fois l’usage installé sur le sport, l’extension vers la politique, l’économie, la culture ou l’actualité devient presque naturelle.
C’est là que le sujet devient explosif pour les acteurs historiques du betting et du gambling. Les prediction markets ne se contentent pas d’ajouter une offre. Ils déplacent la frontière du marché. Ils proposent une expérience plus proche du trading que du pari classique, avec une promesse plus large : non plus seulement “miser”, mais “prendre position” sur n’importe quel événement du réel. Le Wall Street Journal relevait déjà à l’automne 2025 que les accords passés par la NHL avec Kalshi et Polymarket accentuaient la pression sur les opérateurs traditionnels du sports betting. Le risque de cannibalisation est donc réel. Mais l’opportunité le serait tout autant : pour les acteurs en place, ces marchés pourraient devenir une extension logique de leur base clients, de leur expertise de pricing, de leur CRM, de leur distribution mobile et de leur capacité à opérer en temps réel.
Surtout, le vrai sujet est sans doute ailleurs : la monétisation de ces modèles ne s’arrête pas aux frais de transaction. Kalshi le dit explicitement : la plateforme gagne de l’argent en facturant des frais sur les transactions et certains dépôts. Polymarket, à l’inverse, garde aujourd’hui la plupart de ses marchés sans frais de trading pour maximiser la liquidité, mais a déjà commencé à mettre en place des mécanismes de frais sur certains segments, tout en orientant une partie de son modèle vers la qualité du carnet d’ordres et la profondeur de marché. En clair, ces plateformes ne monétisent pas seulement l’acte de parier. Elles peuvent monétiser la liquidité, la donnée, la distribution de signaux, l’accès API, les usages institutionnels et, demain, des couches entières d’analytics et de tokenisation. ICE l’a remarqué : la donnée issue des marchés prédictifs peut devenir un produit en soi.
Et cette donnée a potentiellement une valeur considérable. Un marché prédictif liquide agrège en continu des informations dispersées, des convictions contradictoires, des signaux faibles, des réactions instantanées à l’actualité. Sur certains sujets, cela pourrait produire un indicateur plus rapide et plus vivant que beaucoup d’outils traditionnels. Des analystes du Federal Reserve Board, dans un document de travail publié en février 2026, estiment que les marchés macro de Kalshi fournissent un benchmark “high-frequency, continuously updated, distributionally rich” utile aux chercheurs comme aux décideurs publics ; le document souligne même qu’ils offriraient des prévisions bien calibrées pour plusieurs variables macroéconomiques pour lesquelles il n’existait pas d’alternative comparable. Autrement dit, dans certains domaines, ces marchés ne sont pas seulement un gadget spéculatif : ils deviennent une nouvelle infrastructure de mesure des anticipations.
Peuvent-ils pour autant remplacer les sondages ? Pas totalement. Une étude de référence publiée dans Electoral Studies montre que, lorsque des sondages scientifiques existent, les prix de marché n’ajoutent pas forcément d’information supplémentaire. Néanmoins, les prediction markets peuvent présenter des avantages : mettre à jour un prix en continu, incorporer immédiatement les nouvelles informations, et forcer chaque conviction à se confronter à une prise de risque financière. Ils ne remplaceraient donc pas mécaniquement les sondages mais pourraient les compléter, les mettre sous tension, parfois les corriger, et transformer une photographie d’opinion en signal de marché dynamique.
La même logique ouvrirait des perspectives bien au-delà des élections. Météo, inflation, trajectoire d’un conflit, adoption d’une technologie, succès commercial d’un produit : partout où il existe un événement vérifiable, une communauté informée et un intérêt économique à anticiper, un marché prédictif pourrait, en théorie, produire un signal utile. Cela ne signifie pas qu’il remplacera demain les modèles météo officiels, les appareils de renseignement ou les instituts d’études. Mais cela signifie qu’il pourrait devenir une source additionnelle de probabilités — souvent plus rapide, parfois plus proche de la réalité, et exploitable commercialement.
L’Europe a donc un choix clair. Soit elle continue à traiter les marchés prédictifs comme une excentricité venue d’Amérique. Soit elle comprend qu’ils pourraient devenir à la fois une source de donnée, un outil d’anticipation, potentiellement un produit et un nouveau territoire de concurrence pour la finance, les médias, le gaming et la tech. Le vrai risque européen, ici, n’est pas d’aller trop vite. C’est, comme sur d’autres terrains de jeu, de découvrir trop tard que la prochaine grande infrastructure de l’attention et de la prévision a déjà été construite ailleurs, et in fine, imposera ses standards, ses vues et son modèle économique.
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